A demonstrator waves South Africa's flag during a protest calling for the deportation of undocumented immigrants, as violence against migrants from other African countries increases, in Benoni, east of Johannesburg, South Africa, June 5, 2026. REUTERS/Ihsaan Haffejee
Par Mukuna Mukelenge P.¹ et Mwanza Kabangu K²
¹ Faculté des Sciences économiques, Économie quantitative, Université Protestante au Congo (UPC), Kinshasa, République démocratique du Congo.
ORCID : 0009-0002-4261-8442
² Faculté des Sciences informatiques, Génie logiciel et Conception, Université Catholique au Congo (UCC), Kinshasa, République démocratique du Congo.
ORCID : 0009-0006-2222-0284.
L’Afrique du Sud connaît, depuis plus d’une décennie, un chômage structurel élevé, dont le taux a oscillé entre 27 % et 34 % selon les périodes (Statistics South Africa, 2022). Cette situation coexiste avec une présence migratoire estimée à environ 4 à 6 % de la population active (Statistics South Africa, 2023 ; Yu, 2022). Dans le débat public sud-africain, les travailleurs migrants sont fréquemment présentés comme des concurrents responsables de la raréfaction des emplois. Pourtant, cette affirmation mérite d’être examinée à l’aune des données empiriques, plutôt que considérée comme une évidence.
Dans leur étude, Mukuna Mukelenge P. et Mwanza Kabangu K. analysent la relation entre le statut migratoire, défini à partir du lieu de naissance, et le risque de chômage au sein de la population active sud-africaine âgée de 15 à 64 ans, comprenant les personnes en emploi et celles au chômage. Leur analyse s’appuie sur trois vagues de la Quarterly Labour Force Survey (QLFS), enquête réalisée par Statistics South Africa, correspondant aux troisièmes trimestres de 2012, 2017 et 2022. Les échantillons étudiés comptent respectivement 28 298, 25 145 et 21 607 individus.
Sur le plan méthodologique, les auteurs mobilisent une régression logistique binaire, organisée en six modèles emboîtés (M1 à M6), dans lesquels les variables de contrôle sont introduites progressivement. L’analyse tient compte du plan de sondage complexe de l’enquête et traduit les coefficients estimés en probabilités prédites, afin de faciliter l’interprétation des écarts de chômage entre les personnes nées en Afrique du Sud et celles nées à l’étranger. Les modèles prennent notamment en considération le sexe, l’âge, le groupe de population, le niveau d’éducation et la province de résidence.
Les résultats mettent en évidence un constat récurrent sur les trois périodes étudiées : les personnes nées à l’étranger présentent un taux de chômage brut sensiblement inférieur à celui des personnes nées en Afrique du Sud. Cet écart ne disparaît pas après l’introduction des variables de contrôle. Au contraire, il se renforce dans le modèle le plus complet. Pour l’année 2022, les auteurs obtiennent un rapport de cotes (odds ratio) de 0,35 pour les personnes nées à l’étranger par rapport aux personnes nées dans le pays. Traduit en probabilités prédites, ce résultat correspond à un écart ajusté de 15,6 points de pourcentage en faveur des premières.
Ces résultats invitent à réexaminer l’idée selon laquelle les migrants contribueraient au chômage sud-africain parce qu’ils seraient eux-mêmes massivement privés d’emploi. Au regard des données analysées par Mukuna Mukelenge P. et Mwanza Kabangu K., cette explication ne trouve pas de soutien empirique : sur les trois vagues étudiées, les personnes nées à l’étranger affichent une probabilité de chômage inférieure à celle des natifs, y compris après prise en compte de plusieurs caractéristiques sociodémographiques et territoriales.
Les auteurs soulignent toutefois les limites de leur démarche. Le caractère transversal répété des données ne permet pas d’établir une relation causale directe entre le statut migratoire et la probabilité de chômage. Plusieurs mécanismes peuvent contribuer aux différences observées : les caractéristiques particulières des personnes qui migrent, la sélection des migrants durablement installés — parmi lesquels ceux ayant réussi leur insertion professionnelle peuvent être surreprésentés — ou encore des stratégies professionnelles spécifiques, telles que l’auto-emploi et la mobilité géographique. Les données mobilisées ne permettent pas de départager ces hypothèses.
En définitive, l’étude de Mukuna Mukelenge P. et Mwanza Kabangu K. apporte un éclairage empirique à un débat souvent dominé par des représentations de la concurrence entre travailleurs nationaux et migrants. Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer les effets globaux de l’immigration sur l’emploi des Sud-Africains, ni d’expliquer les ressorts de l’hostilité envers les migrants. Elle montre cependant que l’argument selon lequel les migrants seraient eux-mêmes massivement au chômage — et contribueraient ainsi à la crise de l’emploi — n’est pas corroboré par les données QLFS étudiées entre 2012 et 2022.
L’enjeu est donc de distinguer les perceptions qui structurent le débat public des résultats que les données permettent effectivement d’établir. Dans un contexte de chômage structurel élevé, cette distinction est essentielle pour éclairer les discussions sur l’immigration, le marché du travail et les politiques publiques sans attribuer aux populations migrantes une responsabilité que les résultats présentés ne permettent pas de démontrer.
