Malgré leurs condamnations des violations des droits humains commises par le régime taliban, plusieurs gouvernements européens intensifient leurs contacts avec Kaboul pour faciliter le retour forcé de ressortissants afghans. Une évolution qui révèle les tensions entre les politiques d’expulsion, les impératifs sécuritaires et les engagements européens en matière de droits fondamentaux.
L’Union européenne se trouve confrontée à une contradiction croissante dans sa politique migratoire. Alors que les gouvernements européens continuent de dénoncer les restrictions imposées aux femmes et aux filles afghanes par les talibans, plusieurs d’entre eux cherchent à renforcer leurs relations opérationnelles avec les autorités de Kaboul afin d’organiser le retour de ressortissants afghans en situation irrégulière.
Selon une enquête du New York Times, plus de vingt responsables européens ont rencontré cinq représentants des autorités afghanes à Bruxelles, le 23 juin, pour discuter des modalités de coopération en matière de retour. Cette réunion, organisée conjointement par la Suède et la Commission européenne à la demande d’États membres, marque une nouvelle étape dans des échanges longtemps politiquement sensibles au sein de l’Union.
D’après des participants et des responsables informés des discussions cités par le quotidien américain, les violations des droits humains imputées aux talibans n’auraient pas été abordées lors de la réunion. Les discussions auraient principalement porté sur les modalités pratiques du renvoi de ressortissants afghans vers leur pays d’origine.
Une coopération opérationnelle sans reconnaissance diplomatique
La rencontre de Bruxelles a réuni des délégations de quinze pays européens, parmi lesquels la Grèce, l’Autriche, la Pologne et la Norvège. La délégation afghane était conduite par Abdul Qahar Balkhi, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, accompagné de quatre responsables des ministères afghans des Affaires étrangères et de l’Intérieur.
Les représentants afghans auraient demandé, en contrepartie de cette coopération, une aide économique accrue et une présence diplomatique plus importante en Europe. À l’issue de la réunion collective, des discussions bilatérales auraient également été menées avec au moins quatre pays européens, dont la Suède.
La tenue de cette rencontre a suscité des critiques de la part d’organisations de défense des droits humains et de responsables politiques européens. Selon le New York Times, les organisateurs ont maintenu le lieu de la réunion confidentiel jusqu’à quelques heures avant son ouverture.
Les institutions européennes affirment que ces échanges répondent aux demandes des États membres et concernent notamment le retour de personnes condamnées pour des crimes graves ou considérées comme représentant une menace pour la sécurité.
Cette justification n’a toutefois pas dissipé les critiques. Pour Fereshteh Abbasi, chercheuse spécialisée sur l’Afghanistan à Human Rights Watch, coopérer avec les talibans pour renvoyer des Afghans dans leur pays entre en contradiction avec la dénonciation de la répression systématique exercée par le mouvement.
La distinction entre coopération technique et reconnaissance politique constitue ici un enjeu central. Les gouvernements européens ne reconnaissent pas officiellement le régime taliban, mais le dialogue sur les expulsions lui ouvre un espace de coopération institutionnelle et lui permet de revendiquer une forme de légitimité internationale.
L’Allemagne, moteur du rapprochement
L’Allemagne apparaît parmi les pays les plus déterminés à accélérer les expulsions vers l’Afghanistan. Le gouvernement du chancelier Friedrich Merz subit des pressions intérieures pour mettre en œuvre ses engagements concernant les étrangers condamnés pour des infractions pénales.
La progression du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui réclame une politique d’expulsion plus stricte, contribue également à placer la question migratoire au centre du débat politique national.
À la fin de l’année précédente, des responsables allemands avaient conclu un accord avec les autorités afghanes permettant d’organiser des retours directs vers l’Afghanistan, sans devoir faire transiter les personnes concernées par des pays tiers.
En février, un vol charter transportant vingt hommes afghans condamnés par la justice allemande a ainsi quitté Leipzig à destination de Kaboul. Il s’agissait de la première opération de retour menée dans le cadre du nouvel accord.
Le ministre allemand de l’Intérieur, Alexander Dobrindt, a présenté cet arrangement comme une base fiable pour assurer des expulsions directes et durables.
La politique envisagée ne se limiterait cependant pas aux personnes condamnées. Des responsables régionaux et fédéraux travaillent également à accélérer les procédures visant des hommes afghans sans antécédents judiciaires.
Les femmes demeurent largement à l’écart de ces mesures. Selon les statistiques gouvernementales citées dans l’enquête, environ 95 % des Afghanes ayant demandé l’asile en Allemagne au cours du premier semestre de l’année considérée ont obtenu une protection. Cette proportion souligne les différences de traitement entre catégories de demandeurs et la place déterminante accordée à l’évaluation des risques dans les décisions d’asile.
Pour faciliter les retours, un nombre limité de diplomates afghans travaille en Allemagne depuis mai de l’année précédente. Les autorités afghanes ont également envoyé trois responsables supplémentaires à Berlin et à Bonn pour une mission d’un mois consacrée aux procédures de réadmission, selon le ministère allemand des Affaires étrangères.
La France et le Royaume-Uni observent la même évolution
La France étudie également la possibilité d’intensifier ses échanges avec Kaboul, alors qu’elle figurait auparavant parmi les pays européens les plus réticents à dialoguer avec les autorités talibanes.
Le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, Pascal Confavreux, a expliqué que les discussions visaient à faciliter le renvoi de ressortissants afghans présents irrégulièrement en France et considérés comme représentant une menace pour la sécurité nationale.
Le Royaume-Uni suit lui aussi ces évolutions, tandis que d’autres gouvernements européens envisagent des arrangements directs avec les autorités afghanes.
La démarche ne se limite donc pas à une initiative allemande. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur les moyens de rendre les expulsions effectivement applicables lorsque les autorités du pays d’origine ne sont pas reconnues diplomatiquement par les États européens.
Cette coopération pose néanmoins une question pratique et politique : jusqu’où les gouvernements peuvent-ils travailler avec un régime qu’ils refusent de reconnaître, sans contribuer à renforcer sa position internationale ?
Le coût politique et diplomatique de la coopération
Le rapprochement intervient dans un contexte où les gouvernements européens limitent principalement leur soutien à l’Afghanistan à l’aide humanitaire. Ils craignent que l’aide au développement ne profite directement aux autorités talibanes, ne consolide leur contrôle politique ou ne bénéficie à des responsables visés par des sanctions internationales.
Dans le même temps, les autorités afghanes considèrent que la multiplication des contacts sur les retours peut contribuer à normaliser progressivement leurs relations avec l’Europe. Certains diplomates européens reconnaissent, selon le New York Times, que ces échanges risquent effectivement d’offrir aux talibans une forme de reconnaissance de fait, même en l’absence de reconnaissance diplomatique officielle.
La situation est d’autant plus délicate que les besoins de coopération dépassent la seule question des expulsions. Pour organiser les retours, les gouvernements européens doivent pouvoir identifier les personnes concernées, obtenir les documents nécessaires et coordonner leur arrivée avec les autorités du pays de destination. Cette interdépendance donne aux autorités afghanes un levier de négociation.
Depuis le Qatar, Suhail Shaheen, ambassadeur des autorités afghanes, appelle les diplomates européens à engager un dialogue plus ouvert et à fournir une aide économique à l’Afghanistan. Il avertit que le chômage et la crise économique pourraient pousser davantage d’Afghans à chercher refuge en Europe.
Son argument met en lumière une tension supplémentaire : les gouvernements européens cherchent à réduire les arrivées et à augmenter les retours, tandis que les difficultés économiques et les restrictions politiques en Afghanistan continuent d’alimenter les départs.
Le contrôle migratoire face aux engagements en matière de droits humains
La multiplication des contacts avec Kaboul révèle une évolution des priorités européennes. La coopération avec les autorités afghanes, autrefois entravée par les réticences politiques liées au régime taliban, devient progressivement un instrument de mise en œuvre des politiques nationales de retour.
Mais l’efficacité administrative ne suffit pas à régler les questions juridiques et humanitaires soulevées par ces opérations. Les décisions de retour doivent notamment tenir compte des risques encourus par les personnes concernées et des obligations internationales de protection, en particulier du principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne vers un territoire où elle risquerait des persécutions ou des traitements prohibés.
La question dépasse ainsi l’opposition entre ouverture et fermeture des frontières. Elle porte sur les conditions dans lesquelles les États européens peuvent exécuter leurs décisions d’expulsion tout en respectant leurs obligations de protection.
En cherchant à rendre les retours vers l’Afghanistan plus faciles à organiser, les gouvernements européens s’exposent à un dilemme : obtenir la coopération nécessaire des autorités talibanes peut servir leurs objectifs migratoires à court terme, mais risque aussi de renforcer la position d’un régime dont ils dénoncent par ailleurs les pratiques.
L’enjeu est désormais de savoir si l’Europe parviendra à maintenir une séparation crédible entre coopération opérationnelle et légitimation politique, tout en garantissant que les décisions de retour respectent les droits fondamentaux des personnes concernées.
